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Alternative Libertaire Moselle

Histoire du 1er mai

Il y a déjà 59 ans (donc en 1953), Maurice Dommanget, historien du mouvement ouvrier, publiait une « histoire du 1er mai ». Force est de constater qu’aujourd’hui encore beaucoup semblent ignorer (ou faire croire qu’ils l’ignorent) la nature de cette journée de lutte. Profitant d’une réédition en 2006, le mensuel Alternative Libertaire avait publié quelques extraits de ce livre que nous reproduisons ci dessous.

Instituteur, syndicaliste, chercheur et historien, Maurice Dommanget (1888-1976) est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages d’histoire sociale. Parmi eux, son Histoire du Premier Mai occupe une place particulière. Il y réussit la gageure de faire une histoire du mouvement ouvrier lui-même à travers celle de l’un de ses principaux symboles, de sa période héroïque marquée entre autres par le drame de Chicago en 1886, la tragédie de Courrières en 1906 et la répression sanglante des grèves et des manifestations avant 1914, jusqu’à la normalisation et l’institutionnalisation du mouvement ouvrier à partir des années vingt. Dans l’extrait que nous reproduisons ici (les intertitres sont de la rédaction) il s’intéresse aux prémices de la manifestation en France.

Les manifestations des 10 et 24 février 1889

On était en plein boulangisme. L’apprenti dictateur venait d’être élu dans la Seine par 244 070 voix contre 162 520 au républicain Jacques. Boulé, candidat de l’intransigeance révolutionnaire, n’avait recueilli que 16 766 voix. Au bas mot, 80 000 voix socialistes s’étaient portées sur le nom du général Boulanger. Le public même ouvrier, les parlementaires même socialistes s’intéressaient surtout aux événements politiques. Possibilistes et républicains bourgeois escomptaient dans ces conditions un fiasco de la manifestation. Les premiers mirent en garde leurs groupements contre toute participation à une entreprise qualifiée de « blanquiste ». Quant aux boulangistes et aux catholiques sociaux qui suivaient Albert de Mun, ils traitèrent dédaigneusement la manifestation et déclarèrent chimériques les revendications sur lesquelles elle était axée. Pourtant, comme le montra Paul Lafargue en un article brutal mais judicieux, la journée de huit heures et le minimum de salaire étaient des réclamations bien modestes : « Ces revendications de citoyens libres et jouissant de leurs droits politiques, les bêtes de somme les ont obtenues. Les chevaux des compagnies d’omnibus, par exemple, ne travaillent que quatre à cinq heures par jour ; ils sont convenablement logés et nourris et quand ils tombent malades on soigne attentivement leur précieuse santé et on les envoie à la campagne passer leur convalescence. »

Dans des éditoriaux parus à la veille de la manifestation, Édouard Vaillant et Paul Lafargue poussèrent les travailleurs à l’action. Le gendre de Karl Marx soulignait en ces termes l’originalité du mouvement : « L’agitation socialiste entre dans une nouvelle phase : de spontanée et isolée, elle cherche à devenir collective et combinée… Les socialistes ont la charge de l’éducation politique de la masse et de la préparation des cerveaux pour la révolution qui s’avance. Il n’est pas de propagande orale ou écrite qui remplira mieux ce double but que cette démarche pacifique et légale… »

Et après avoir noté qu’à l’heure où il écrivait, il y avait une « armée socialiste révolutionnaire » ignorant ses propres forces, il ajoutait, pensant à l’avenir : « La manifestation du 10 février, la première du genre que l’on tente, ne pouvant être générale par le manque de préparation et d’entente, ne donnera pas la vraie mesure des forces socialistes : elle ne fera qu’affirmer dans un grand nombre de villes l’existence de groupes socialistes décidés à agir et sachant coordonner leur action. »

On le voit : Lafargue ne se leurrait pas. Il faisait preuve de quelque appréhension et se montrait prudent dans ses prévisions.

Le succès du 10 février dépassa tous ses espoirs. Dans plus de soixante villes, les ouvriers se firent entendre.

A Bordeaux […] la manifestation fut « complète et on ne peut mieux réussie ». A neuf heures et demie de nombreux travailleurs étaient devant la préfecture. En réponse à la lettre envoyée par le secrétaire de la fédération nationale des syndicats, le préfet de Selves, futur préfet de la Seine, fit savoir qu’il recevrait des délégués à partir de dix heures. […]

A Lyon, dix mille ouvriers répondirent à l’appel des chambres syndicales. Quatre cents agents et une compagnie de ligne étaient postés à l’intérieur de la préfecture. Le préfet et le maire reçurent chacun vingt-trois délégués. […] Le préfet, entouré du procureur de la République et de ses secrétaires généraux, déclara que la manifestation menaçait le régime républicain et que les réformes demandées étaient impossibles à réaliser. Il exhorta les ouvriers au calme avec des paroles empreintes de menaces. L’un des délégués lui dit « En 1848, les ouvriers firent crédit trois mois ; nous, nous avons fait crédit dix-huit ans ». La foule se retira dans le calme.

A Marseille, deux mille travailleurs représentant soixante organisations syndicales, se rendirent à la préfecture. Quinze délégués furent reçus et les ouvriers, réunis à la Bourse du travail, décidèrent de se porter en masse à la préfecture le 24 février.

A Lille, le préfet reçut les délégués et parut s’intéresser beaucoup à leurs revendications. A Nantes, comme à Lyon et à Marseille, il y eut quelques accrochages avec la police ou les forces militaires mises sur pied par le ministère de l’Intérieur. A Amiens, le préfet reçut assez courtoisement les cinq délégués des chambres syndicales ouvrières de la région. A Roanne et à Montluçon, dix délégués furent reçus par le sous-préfet, mais à Reims, en l’absence de celui-ci, le mémorandum des revendications fut remis à son secrétaire général. […]

À Paris dans une réunion tenue la veille, il avait été décidé que la manifestation serait empreinte d’un caractère pacifique et il avait été résolu de n’admettre dans le cortège aucun groupe politique. Il avait même été question de se rendre place Beauvau, au ministère de l’Intérieur, non en corps, mais par petits groupes de quatre ou cinq personnes. […]

On a bien l’impression qu’à Paris la manifestation fut purement formelle et, somme toute, assez plate, alors qu’elle prit un caractère vraiment populaire dans bon nombre de villes de province. C’est que la capitale était sensible à la poussée boulangiste et que sa classe ouvrière subissait fortement l’influence possibiliste. Néanmoins, au total, la manifestation frappa l’opinion, et Ernest Granger put écrire : « L’ensemble merveilleux avec lequel elle s’est produite à la date fixée d’avance, le calme qui l’a accompagnée, le sens précis des revendications, tout cela désoriente les adversaires. »

Aussi, à défaut d’arguments solides pour expliquer le succès de la journée, les journaux bourgeois eurent recours à la calomnie. Le Temps y vit le résultat d’« intrigues boulangistes ». La Lanterne aussi. Elle allait même plus loin puisqu’elle n’hésitait pas à affirmer que le boulangisme, après avoir directement organisé la manifestation, espérait et en faire sortir l’émeute et la guerre civile.

Le prolétariat en marche

Quant aux gouvernants mis au pied du mur, ils n’en sortaient pas grandis. Les instigateurs de la journée l’avaient prévu et cela faisait partie de leur tactique. Lafargue ne manqua pas d’attirer l’attention sur ce fait : « Jamais démarche plus légale, et l’on pourrait ajouter plus honorable, n’a été faite au gouvernement républicain, car c’est faire un honneur immérité aux sinistres et grotesques personnages occupant les pouvoirs publics que de les croire capables d’accomplir des réformes ouvrières. Mais il est nécessaire de les obliger à démasquer publiquement leur impuissance et leur mauvais vouloir. »

Raymond Lavigne, dans une circulaire aux chambres syndicales qui fut portée à la connaissance du public, tira la leçon se dégageant de la journée : « Le fait essentiel qui marquera une étape dans la marche du prolétariat vers son émancipation, c’est l’unanimité et la simultanéité avec lesquelles une classe économiquement asservie vient d’affirmer partout à la fois, de Calais à Tarbes, de Lille à Marseille, de Nantes à Besançon, de Bordeaux à Nice, avec le calme et la résolution qui caractérisent les causes justes, sa volonté d’arriver à un changement de situation sociale. »

Dans le même texte, il se félicite de « l’ensemble admirable » qui présida à la première journée revendicative et, battant le fer quand il est chaud, il ajoute : « Il faut que la seconde partie… soit non moins imposante. »

En fait, la journée du 24 février fut comme une répétition du 10. Paris, à nouveau, fut éclipsée par des grandes villes de province.

Cependant, l’atmosphère n’était plus la même. Le cabinet Roquet renversé provoquait une crise ministérielle. Les journaux, qui avaient méprisé dédaigneusement le mouvement du 10, faisaient part, cette fois, de leur inquiétude. En général, ils ne voyaient dans les revendications que la cause apparente de la manifestation et lui donnaient comme fond une cause politique : « l’agitation anarchique et révolutionnaire ». « Nous comptons, dit l’un d’eux, que les pouvoirs publics feront en sorte que l’ordre soit rigoureusement maintenu. »

Il n’y avait pas de crainte à avoir à ce sujet. La police et l’armée furent mobilisées plus fortement que le 10. […]

Une journée internationale de lutte

Edouard Vaillant déclara que la journée lui faisait une « excellente impression » par son ensemble et sa discipline. Cette double caractéristique, d’après lui, avait provoqué « l’ahurissement des réactionnaires ». Il ajoutait : « Ce n’est pas seulement une mise en demeure efficace et de conséquences incalculables que vient de faire le prolétariat ; c’est aussi une première revue de ses troupes que vient de passer le socialisme révolutionnaire. Il y a lieu d’en être content. »

Hors de France, les manifestations de février 1889 eurent un grand retentissement. On en parla beaucoup à la Conférence internationale socialiste de La Haye, qui se tint le 27 février et, de là, grâce aux délégués de retour dans leur pays, l’idée neuve qu’elles représentaient se véhicula en Europe.

La Suède mérite à ce sujet une place d’honneur. Nous avons vu que le syndicat des ouvriers du meuble de Stockholm avait discuté, dès 1888, d’une manifestation ouvrière nationale à date fixe. Au congrès de constitution du parti ouvrier suédois, qui se tint du 19 au 22 avril 1889, les ouvriers du meuble déposèrent une motion en ce sens. Cette motion fut discutée par le congrès qui arrêta la décision suivante : « Le congrès décide que les corporations ouvrières organisées de Suède tiendront le même jour, dans tout le pays, une manifestation destinée à amener les classes dirigeantes à reconnaître au plus tôt les droits naturels et civiques de la classe ouvrière, mais elle remet l’organisation de cette manifestation à la diligence des organismes directeurs. »

Mais, après les Américains et les Français, les Suédois ne s’engageaient pas moins dans la voie d’une journée commune, toujours sur le plan national. Il n’y aura plus qu’à transposer à l’échelle internationale le principe adopté en Suède avec un objectif d’ordre général, le principe adopté et passé dans les faits aux Etats-Unis et en France sur la plate-forme des huit heures, pour comprendre d’où découlera le 1er Mai désormais historique.

Maurice Dommanget

Maurice Dommanget, Histoire du Premier Mai, Marseille, Éditions Le mot et le reste, coll. « Attitudes », 2006, 550 p., 25 euros.

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